lundi 21 décembre 2009

La recherche à la Chinoise.

Hier encore, je me faisais la réflexion qu’une année de recherche pour clôturer un cycle d’étude commencé au lendemain du bac, c’est quand même génial. Quel plaisir de se plonger dans son projet de recherche et de recourir à tous ces outils étudiés ces dernières années. Quel plaisir d’être capable de poser clairement un problème, de l’analyser, de le résoudre. Pas d’énoncé initial, c’est en fait à nous de le trouver, on tente dans une direction, des fois ça marche, des fois non, on retourne un peu en arrière, on prend la bonne direction, on progresse. Petit à petit les choses se déroulent, l’ensemble prend forme, on commence à cerner notre système, notre but, nos contraintes.

A chaque pas on se pose des questions. Des questions physiques d’abord. On se surprend soi-même de ne pas se les être posé avant, et on réalise qu’il n’y a rien de mieux qu’être seul devant son problème pour se poser les bonnes questions : Pourquoi cette croissance régulière dans les sections efficaces à basse énergie ? Pourquoi choisir une température aux alentours de 300°C pour le caloporteur dans nos réacteurs à eau pressurisé ? Comment la densité de l'eau dans les réacteurs peut-elle être de 0.85 alors que les liquides sont censés être incompressibles? Pourquoi avoir privilégié la filière des réacteurs à neutrons lents quand le taux de réaction est beaucoup plus élevé pour des neutrons rapides ? Pourquoi ne trouve-t-on que des tables de sections efficaces à 27°C quand les températures dans les réacteurs sont plutôt de l’ordre des 300°C ? Comment le profil de température en régime constant dans le revêtement entre une source de chaleur et une source froide peut-il être totalement indépendant des caractéristiques du matériau ?

On se pose aussi des questions pratiques, de modélisations. On cherche les bonnes hypothèses, les bonnes contraintes, les bonnes input. On cherche à les relier, mais tout en gardant un réseau le plus simple possible.

Toutes ces questions, je ne les garde pas pour moi. Si on est rassemblé à une bonne dizaine dans un laboratoire, c’est que ça doit bien servir à quelque chose. Alors je les partage avec mes camarades. Je réalise alors pas mal de choses. Ceux qui sont spécialisés dans la partie thermodynamique des réacteurs ne s’intéressent pas aux problèmes de neutronique qui vient en amont. Et les autres, aussi concernés par la neutronique des réacteurs, ils ne se les ont jamais posé, ces questions. Ils sont déroutés la plupart du temps. Des fois mes questions ne les intéressent pas trop, mais des fois on part en grand débat physique dans tout le labo, et tout ça en Chinois. Je trouve ça génial, surtout quand on conclue à la fin.

Mais je trouve toujours dommage que eux ne s’en posent pas de questions. De questions physiques sur le système qu’ils étudient. Il faut se demander parfois pourquoi. Pas seulement comment, comme quand ils viennent me demander de résoudre quelques problèmes de maths.

Je remarque aussi que le seul qui est vraiment capable de rassembler pas mal de paramètres pour chercher une réponse aux questions est un doctorant, pas un élève master. Et ce n’est finalement pas étonnant. Car ce que les profs demandent à un élève master à Tsinghua (au moins dans mon département, les autres confirmeront ou non pour leur département), ce n’est pas très fou, et ça peut se résumer ainsi.
  1. Assister avec assiduité à tous les cours, et les valider.
  2. Trouve un sujet simple, pour ne pas dire pipo, en fin de première année, récupérer 2-3 résultats, écrire un paper, l’envoyer à une conférence, être accepté, et publier.
  3. Faire tourner un programme durant toute l’année suivante pour accumuler des résultats, remplir une thèse, et graduer.
Un paper et une batterie de résultats étalés sur une centaine de page, c’est la condition de graduation. Je trouve ça assez terrible. Mon idéal scientifique est meurtri. On publie pour que le nom de son prof apparaisse une fois de plus en tête d’un paper, pas pour partager des résultats avec la communauté scientifique dans son domaine. Et on est censé faire tourner des programmes comme des veaux, sans se demander ce qu’il y a derrière, sans aucune analyse scientifique. Le vrai travail de recherche, c’est celui que mènent les doctorants m’a finement fait remarqué Pierre ce soir.

Cet après-midi, j’ai revu mon professeur de recherche. Un vaste mot pour désigner celui qui m’accordera ou non en juin prochain l’autorisation de graduer. Un professeur devant lequel s’extasient tous mes camarades du laboratoire, mais qui n’a pas encore vraiment compris l’intérêt d’un modérateur dans un réacteur nucléaire. Je lui ai présenté l’avancée de mes travaux de ces quatre dernières semaines durant lesquelles j’ai beaucoup avancé. Plus précisément, je lui ai présenté l’analyse physique de mon système. Mais il n’était pas content. Lui, il s’en fout que l’on ait une bonne compréhension du système. Il s’en fout que l’on réfléchisse sur l’influence de chaque paramètres. Ce qu’il veut, c’est que je fasse tourner un programme de simulation en jonglant au hasard sur les paramètres, que je récupère des résultats numériques, et que je fasse des conclusions sur ces seuls résultats. C’est ce qu’a fait Xu Hong, l’étudiant chinois qui m’a précédé, le prof en est pleinement satisfait, il me dit régulièrement que je devrais m’inspirer de son travail et le calquer sur mon système. La thèse de Xu Hong, je l’ai déjà lu. Et elle n’est pas glorieuse: Je teste la valeur de la constante multiplicative énergétique du système avec différentes proportions eau/combustible. Je constate qu’avec le rapport 4, c’est mieux qu’avec le rapport 2, qui est encore mieux qu’avec le rapport 1. OK, nous prendrons le rapport 4 alors. Où est l’analyse physique ? Où est la compréhension du système ?

A chaque fois que je vois mon prof, il me le fait comprendre. Il ne s’attend pas à ce que je fasse de la physique en faisant des maths (ie la physique à la française), il ne veut pas que je fasse de la physique en raisonnant avec les mains sur des modèles simples (ie à l’américaine), il veut que je fasse tourner un programme et que j’accumule des résultats ! Vive la recherche à la Chinoise !

2 commentaires:

LaGrenouille a dit…

comme je te comprend. J'aime bien saisir comment ça se passe derrière aussi (mais plutôt à l'américaine comme tu dis, avec les mains sur des modèles simples).

Enfin, pour le moment, je n'ai encore aucune idée de mon sujet de recherche pour l'an prochain, donc ça ma "rassure" qu'on m'en demande pas trop. Je te dirais ce que ça donne dans mon labo quand j'en aurai un. Et comment ça se passe la recherche en informatique (réseaux).

bruno a dit…

mathieu est en colère ... c'est bon signe !
mathieu grandit... l'élève veut dépasser le maître : c'est bon signe car il faut à l'humanité toujours et encore de nouveaux maîtres.
mathieu mûrit... savoir et comprendre demande une certaine sagessec car alors, la vérité s'impose à nous, sous toutes ses formes et par toujours comme nous l'aurions souhaité.il nous faut alors l'accepter.

merci fiston ...